J’ai toujours eu un faible pour la musique québécoise des années 70. À cette époque, le Québec regorgeait de groupes d’une qualité exceptionnelle ; nous n’avions rien à envier à personne. Il suffit de penser à Contraction, Harmonium, Offenbach, Maneige, Morse Code… et bien sûr à Beau Dommage.
Né en 1980, j’ai donc découvert, bien des années plus tard, le répertoire de ce groupe mythique. Les harmonies vocales, les textes, les mélodies accrocheuses, les refrains devenus des classiques : tout y est. Ils ont chanté Montréal, le Québec, les aléas du quotidien. Ils s’exprimaient dans un français typiquement québécois, authentique et assumé. La simplicité des membres du groupe aura contribué à tisser un lien indéfectible avec le public.
D’ailleurs, Beau Dommage ne se résume pas aux grands succès que nous connaissons tous : ce sont également des chansons sous-estimées, telles que « Bon Débarras » ou « Un incident à Bois-des-Filion », de véritables chefs-d’œuvre, où la créativité rivalise avec celle des meilleurs groupes de rock progressif au monde.

Le plus récent ouvrage consacré au groupe, « C’est ben gravé dans ma mémoire » de l’auteur Jean-François Brassard, se lit avec un bonheur renouvelé, page après page. Il retrace non seulement l’histoire détaillée de Beau Dommage — des débuts jusqu’à aujourd’hui, avec ses hauts et ses bas — mais aussi celle du bouillonnement culturel québécois des années 70. Un ouvrage fouillé et généreux, riche en photos d’archives, en anecdotes savoureuses et en révélations sur la genèse et la réalisation des albums. On y mesure toute l’ampleur des défis qui attendaient les Bertrand, Rivard, Léger, Desrosiers, Huet et Hinton, c’est-à-dire le récit intime d’un groupe uni mais parfois querelleur, porté par une énergie débordante et des personnalités affirmées. Il ne s’agit donc pas d’un simple ramassis de faits divers ou de généralités, mais bien d’une synthèse complète et inédite.
Cette musicographie s’impose comme une lecture incontournable, tant pour les passionnés de Beau Dommage que pour les néophytes. C’est un chapitre de l’histoire musicale du Québec qui y est raconté. Le phénomène Beau Dommage n’avait rien d’un hasard : les habiletés musicales de ses membres, la familiarité de la poésie beaudommagienne et l’esprit rassembleur des chansons ne pouvaient qu’attirer l’attention.
En 1978, c’est un groupe fatigué qui prendra une longue pause : « Quatre albums en trois ans, c’était trop. C’était trop pour le monde et trop pour nous autres », relate la batteur Réal Desrosiers. La célébrité les a poussé à voyager sans relâche, à exploiter au maximum leur talent et à saisir l’élan d’une réussite aussi fulgurante qu’exigeante.
Cette séparation n’a toutefois pas empêché le groupe de se réunir à l’occasion, pour le plus grand plaisir des nostalgiques, nous offrant au passage des albums en concert et de nouvelles chansons. Malgré le temps qui passe, la musique de Beau Dommage continuera de nous accompagner, puisqu’elle fait désormais partie intégrante de notre culture populaire. Le groupe s’est ancré dans notre mémoire collective parce qu’il parle de nous, de nos habitudes, de nos rues, de nos villages, de nos paysages. Beau Dommage, ce sont des artistes et des créateurs, mais aussi, au fond, des gens d’ici, sans prétention, qui sèment la joie et nous ramènent à ce que nous sommes comme peuple.