« (…) conservons au moins la langue, aussi intacte, aussi inviolée que possible; défendons-la pas à pas, nous qui sommes ses gardiens, et sauvons-la de l’invasion de tous les insectes destructeurs. »
− Arthur BUIES, Les jeunes barbares (1893)
Les artistes occupent une place centrale dans notre quotidien. Ils deviennent vite des membres de la famille élargie, que l’on admire et accompagne. Leur mort nous touche souvent avec intensité. Récemment, nous avons dit adieu à plusieurs figures marquantes : les œuvres intemporelles des Serge Fiori, Victor-Lévy Beaulieu, Jean-Claude Germain, Stéphane Venne, Julien Poulin, Lucien Francoeur et Béatrice Picard ont transcendé les générations et laissé une empreinte durable dans notre mémoire collective.
Si une angoisse existentielle nous habite en permanence, c’est dans une culture commune aguerrie, modelée par l’histoire, que nous nous reconnaissons le plus. Une culture qui nous rassemble, nous ressemble et se distingue par sa résistance au mondialisme, à l’hégémonie hollywoodienne et à la démocratisation des moyens de communication — le monde entier est accessible. On pourrait dire de cette culture qu’elle constitue notre carapace identitaire, car seule une culture forte et enracinée permet à un peuple isolé au cœur d’un océan anglophone et multiculturel de se tenir debout avec conviction.
LES DEUX SOLITUDES CANADIENNES

Le deuil collectif autour de certaines célébrités révèle la force du tissu social québécois. La mort de Karl Tremblay, chanteur des Cowboys Fringants, a rappelé l’importance de la culture dans la construction de notre identité, tout en faisant ressortir le malaise persistant d’un Canada qui peine à reconnaître la singularité québécoise. Alors que le Québec pleurait l’un des siens, le reste du pays, notamment les Canadiens anglais, n’y voyait qu’un simple fait divers.
Les interactions culturelles entre les deux peuples fondateurs du Canada demeurent rares et superficielles. Un énorme fossé identitaire et historique les sépare. Ce clivage illustre les tensions d’un pays dont l’unité ne repose que sur des compromis politiques et des enjeux géostratégiques. Sans le Québec, le Canada perdrait une part essentielle de son originalité, de sa richesse patrimoniale et de sa profondeur historique. Héritier de l’Amérique française, le Québec suit une trajectoire culturelle fidèle à ses origines, tandis que le Canada anglais, qui a du mal à se définir, est généralement perçu comme un prolongement des États-Unis. L’alliance entre des peuples si différents est une anomalie de l’Histoire.
Si l’État indépendant que nous espérons tarde à se concrétiser sur le plan politique, le Québec rayonne néanmoins sur le plan culturel. Nous nous définissons par une culture foisonnante, ancrée dans la langue française, notre parlure, notre histoire, nos croyances, nos traditions. Nous avons aussi une physionomie, une mentalité et un tempérament latin indissociables de qui nous sommes. Peuple complexe, nous portons une continuité historique de plus de 415 ans; un peuple d’essence française et catholique qui, malgré les défaites, la répression et les menaces d’assimilation, a forgé sa propre identité. Par leur art et leur engagement nationaliste, Fiori, Beaulieu et les autres ont contribué à la valoriser et à la raffermir. Ils ont joué un rôle déterminant comme catalyseurs culturels, canalisant une énergie patriotique susceptible de nous émanciper, tout en assurant la transmission d’une trame historique commune.
À nous, descendants des pionniers de la Nouvelle-France, de défendre et de faire vivre cette nation unique, fragilisée plus que jamais par les vents contraires de la déconstruction woke et du mondialisme. Nul ne viendra à notre secours.
UN PEUPLE, UNE CULTURE, UN VERTIGE

Au-delà de la nostalgie et des émotions provoquées par la perte de nos géants du cinéma, de la scène et de la littérature, plusieurs y verront non pas la fin d’une époque, mais celle d’un peuple. La disparition progressive des baby-boomers ravive la crainte d’une louisianisation de notre culture, d’un lent effacement identitaire. Dans l’esprit de bien des gens plane une impression trouble : celle que la culture manque de successeurs véritables. C’est la plus grande rupture de notre temps. Cette fracture tient en partie à une transformation démographique, où les jeunes issus de l’immigration manifestent peu d’intérêt pour la culture locale. Nous vivons désormais dans des silos culturels, chacun avec ses propres vedettes, ses références. Demain, il ne restera peut-être plus que des souvenirs éclatés, incapables de former un récit commun et cohérent.
Le multiculturalisme, pilier idéologique de l’État canadien, impose une mémoire collective fragmentée voire ambiguë. Ce danger pèse lourdement sur une culture québécoise vulnérable aux pressions culturelles extérieures. Il en résulte une culture métissée, vidée de son sens historique, qui peine à se renouveler sans renier ses fondements. Loin de favoriser la coexistence des identités, le multiculturalisme dilue la culture dominante, l’affaiblit et l’expose à des mouvements sociaux qu’elle n’est plus en mesure d’absorber.
Le XXIᵉ siècle est celui d’un mondialisme triomphant, où toute remise en question du vivre-ensemble est proscrite. Il se traduit aussi par une accélération du progrès scientifique. L’avènement d’Internet a, par exemple, bouleversé nos habitudes : le lèche-vitrine devient virtuel, les désirs se projettent dans des fantasmes inaccessibles, l’abrutissement est en ligne et un voyeurisme planétaire s’installe.
Dans ce nouvel ordre numérique, l’artiste ne peut se démarquer qu’en s’adaptant aux technologies, en maîtrisant les réseaux sociaux et en produisant du contenu périssable, jetable, calibré pour plaire à un public volage et friand des inepties promues par les algorithmes. Plus les plateformes se multiplient, plus l’attention humaine diminue. Une idole éphémère peut sombrer dans l’oubli en un instant. Beaucoup se sentent engloutis par cette atmosphère impitoyable et amnésique. À cette précarité s’ajoute une rectitude politique normative qui pousse à l’autocensure. L’artiste évolue dans une société aseptisée, où l’excellence recule, la pensée se codifiée, le talent se relativise — une société qui cherche à niveler par le bas au nom de principes abstraits comme l’égalité, la diversité et l’inclusion. L’intelligence artificielle aggrave cette situation en automatisant et dénaturant la création. L’environnement artistique devient tantôt hostile, contrôlé, stérile, tantôt débilitant, immature. Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que la culture soit malmenée.
Au Québec, l’artiste s’est éloigné de ce rapport direct et intime qu’il entretenait autrefois avec son public, à une période où il s’inspirait des symboles de notre histoire et portait le souci de l’avenir du peuple canadien-français. Il chantait la patrie, la peignait, écrivait des vers imprégnés d’un attachement sincère à ses racines. Il s’appuyait sur les valeurs traditionnelles, l’enracinement, le terroir. Et si la plume acérée d’un Arthur Buies ou d’un Lionel Groulx dénonçait l’apathie du peuple, c’était par zèle patriotique : pour le secouer, le mobiliser, insister sur son statut de « village gaulois » d’Amérique.
Le Québec a ses artistes ethnomasochistes, ses édifices de béton d’inspiration soviétique, ses banlieues calquées sur le modèle états-unien, son architecture brutaliste, son capitalisme sauvage prêt à raser des bâtiments centenaires pour ériger des tours à condos ternes et des blocs locatifs impersonnels. C’est le règne d’un fonctionnalisme désincarné, reflet d’une société coupée de son héritage. Prisonnier de son individualisme, l’artiste contemporain devient le miroir d’une culture dépossédée de son esthétisme et de sa fierté. Il faut redonner du lustre à la culture et restaurer un patrimoine bâti abandonné. Le patrimoine ne se résume pas à des vestiges encombrants : il nourrit le sentiment d’appartenance, consolide la cohésion sociale, offre des repères stables dans un monde en mutation. Il est aussi le théâtre d’un dialogue vivant entre passé et modernité, un lien tangible entre les témoins de notre histoire.
DEVOIR DE MÉMOIRE

N’en déplaise à certains, l’histoire des Canadiens français est tout sauf banale. Peuplée d’aventuriers, de défricheurs, de bâtisseurs, de visionnaires, elle repose surtout sur des hommes et des femmes ordinaires ayant accompli l’impossible. Tour à tour miliciens, agriculteurs, enseignants ou commerçants, ils ont occupé, défendu et façonné le territoire.
C’est une histoire de courage, de résilience, de solidarité. Un peuple en devenir qui a grandi dans l’adversité, apprenant à la dure les leçons de la survie et de la dignité.
C’est aussi une histoire de foi et de dévouement. Un idéal spirituel relayé par des missionnaires et des éducateurs qui ont su élever les consciences en nous dotant d’une morale unificatrice.
On la retrouve dans les livres, les archives, elle est gravée dans la toponymie, la pierre, le bronze. Elle s’exprime à travers les clochers, les presbytères, les maisons ancestrales et ces villages qui incarnent l’âme de la nation canadienne-française.
Elle vit dans les paysages, les rivières, un fleuve légendaire, les champs, les saisons, la faune, le ciel. Une mémoire fusionnée avec la nature même. Les lieux de notre histoire s’inscrivent dans une continuité presque organique.
Des bateaux venus de France. Des hivers féroces. Des débuts modestes. Des êtres d’exception prêts à braver la souffrance, la solitude, le froid, la faim, les tempêtes, les torrents avaleurs, les montagnes où l’œil ne peut atteindre les cimes. Du nord au sud, d’est en ouest, un continent à apprivoiser. Puis la guerre, fruit d’une rivalité européenne transposée ici. De conquérant, il n’est plus que querelleur. Des luttes acharnées pour revendiquer nos droits, protéger notre langue, pérenniser nos institutions, faire renaître l’espoir.
Plus tard, un gouvernement responsable voit le jour, mais vite miné par la partisanerie qui pervertit le jugement et par les impasses parlementaires qui divisent. Le nationalisme devient l’instrument de politiciens rompus aux promesses creuses, aux discours sans substance et aux reculs successifs, à la merci d’une social-démocratie qui s’égare dans des débats secondaires. On s’enlise dans des croisades politiques dictées par un militantisme de gauche déconnecté, alors que l’urgence la plus criante – préserver la nation canadienne-française – est ignorée, étouffée sous le poids de l’aveuglement consensuel et de la passivité d’un peuple complice de sa noyade annoncée. Des dissensions qui freinent notre marche vers l’autonomie. Des idéologues, insensibles à la cause nationale, s’emparent des leviers du pouvoir. Des groupes d’influence manipulent l’information, diabolisant un patriotisme lucide et sain en le caricaturant comme de l’extrémisme, du fanatisme ou du suprémacisme – un gel paralysant pour taire toute voix dissidente.
Il est légitime pour le Québec de vouloir s’affranchir d’un gouvernement fédéral qui conteste ses lois, le surveille, le réprimande, le trompe et l’enferme dans des choix politiques qui ne sont pas les siens. Il doit dépasser ses peurs et ses réflexes elvisgratonnesques s’il veut briser ses chaînes et déployer enfin ses ailes. Ce n’est pas par un coup de baguette magique référendaire qu’il y parviendra, mais par l’édification patiente, rigoureuse et constante d’un État souverain. L’heure n’est plus aux bavardages : les Québécois souhaitent que la classe politique pose des gestes significatifs, sans les embêter, sans déclencher de psychodrames interminables.
Se réapproprier notre histoire, la célébrer. Apprendre à honorer ceux qui nous ont précédés, à comprendre d’où nous venons pour mieux savoir qui nous sommes. Parcourir les couloirs du temps, se définir, s’apprécier. Les peuples qui assument leur passé survivent. Les autres, en niant ce qu’ils furent, agonisent, emportés par une idéologie mondialiste qui, sous prétexte de modernité, fait table rase d’un passé jugé problématique. Ainsi, plusieurs nations d’origine européenne pavent elles-mêmes la voie à un futur où elles deviendront étrangères sur leurs propres sols.
Le Québec n’échappe pas à la dynamique mondialiste. Lui aussi semble condamné à évoluer dans une société multiculturelle fracturée, où son peuple fondateur risque d’être marginalisé. Paralysée par le confort matériel et une indifférence coupable, la population réagit mollement aux changements démographiques en cours. Un hédonisme et une faible culture historique qui conduisent à une descente aux enfers. Dans dix ou vingt ans, lorsque les baby-boomers ne seront plus là, le visage du Québec pourrait être méconnaissable.
Gardons espoir. Veillons à ce que ce peuple extraordinaire, établi sur les rives du Saint-Laurent et jusqu’aux contrées les plus reculées, poursuive son épopée en Amérique. Nous le devons à ceux qui nous contemplent avec amour depuis l’au-delà.